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En avoir marre de son job, faire un tour sur LinkedIn et se lancer en freelance pour doubler ses revenus ? L’envers du décor – The Conversation

Jean-Yves Ottmann, Université Paris Dauphine – PSL; Cindy Felio, Université Bordeaux Montaigne; Emmanuel Abord de Chatillon, Grenoble IAE Graduate School of Management et Fabienne Bornard, INSEEC Grande École – Lundi 6 novembre 2023

Un discours largement répandu sur Linkedin fait l’éloge de l’entreprenariat comme synonyme de revenus importants et de liberté. Fourni par l’auteur

Un discours lancinant traverse la société : il en serait fini du salariat. Vive l’indépendance, le freelancing, l’entrepreneuriat ; fini la soumission, l’arbitraire, le manque de sens, les salaires ridicules. Les influenceurs LinkedIn rejoignent là les discours institutionnels de la BPI. À les entendre parfois, tout le monde pourrait être « solopreneur » à 10 000 euros par mois, nouveau graal des jeunes diplômés comme des reconversions de milieu de carrière. Puisqu’il est de bon ton de parler anglais pour son storytelling, permettez-nous de répondre « disclaimer : non ».

En effet, nos recherches conduisent à apporter de la nuance à ces affirmations, bien qu’elles s’inscrivent dans un réel enjeu du monde du travail. S’il n’est sans doute pas majoritaire, nous avons identifié qu’un réel sentiment de désillusion du salariat peut effectivement apparaître. Toutefois, si elles s’embarquaient ensuite dans une transition professionnelle vers le travail indépendant, elles seraient confrontées à un parcours fort différent de celui espéré.

Des attentes déçues

Pour analyser ce phénomène de « désillusion du salariat », nous sommes partis d’un modèle bien connu : celui de la « brèche dans le contrat psychologique », proposé par Denise Rousseau, professeur à la Carnegie Mellon University. Le contrat psychologique, c’est l’ensemble des attentes qu’un travailleur forme sur son entreprise. Celles-ci peuvent être explicites ou non et alignées ou non avec le contrat de travail.

Au fil de l’expérience de la relation d’emploi, des insatisfactions peuvent apparaître, créant alors progressivement le sentiment que ce contrat psychologique n’est plus rempli : un « coup de canif au contrat », appelé dans cette approche une « brèche ». La littérature académique a largement démontré que cette brèche aura ensuite des conséquences négatives : démotivation, intention de quitter l’entreprise, comportements nocifs et autres.

Devant l’ampleur de certains phénomènes récents (croissance continue de l’activité entrepreneuriale, « big quit ») nous nous sommes demandé s’il ne pourrait pas exister une extension de ce modèle : un contrat psychologique avec le salariat en tant que système. Par extension, une brèche dans ce contrat pourrait donc inciter à quitter le salariat plutôt que de rechercher une amélioration de ses conditions de travail ou un autre poste. Nous avons fait l’hypothèse que de mauvaises conditions de travail pouvaient notamment pousser vers le travail indépendant.

 

Le premier test que nous avons conduit semble la confirmer : dans le cas d’un management non-exemplaire, les personnes auraient simplement tendance à quitter leur entreprise, alors que dans le cas d’un équilibre vie privée/vie professionnelle insatisfaisant, elles seraient incitées à quitter le salariat. Enfin, un manque d’autonomie, de sens ou une surcharge de travail pourrait influer sur les deux possibilités : quitter son employeur ou sortir du salariat.

Comment résister aux promesses ?

Quel serait ensuite le parcours d’une personne déçue du salariat au point de chercher à retrouver un nouveau contrat psychologique satisfaisant en devenant indépendante professionnellement ? Elle serait alors portée à s’emballer devant la prégnance d’un discours sur l’indépendance et l’entrepreneuriat fortement idéologique et certainement trop optimiste.

Nous faisons en effet l’hypothèse que ces discours laudatifs sur les déroulements de carrière hors du salariat relèvent d’une « idéologie dominante » au sens des sociologues Pierre Bourdieu et Luc Boltanski : une agrégation d’idées pas toujours cohérentes entre elles mais qui donnent à voir le monde d’une certaine manière et réduisent l’univers des possibles. Cette idéologie s’entretient dans ce qu’ils nomment des « espaces communs » – oui, nous prenons le parti d’appliquer un cadre théorique de 1976 au copywriters et autres growthhackers qui inondent vos flux LinkedIn.

Au delà du microcosme des métiers du digital, le discours sociétal actuel défend l’ensemble du travail indépendant et valorise la sortie du salariat, comme l’a montrée notre analyse de corpus médiatique et Internet. Quelqu’un frappé d’une brèche dans son contrat psychologique avec le salariat sera confronté à des affirmations séduisantes telles que :

« Parce que devenir Auto-Entrepreneur, c’est vivre de sa passion. »

Ou encore :

« Vous êtes demandeur d’emploi et vous souhaitez créer une entreprise ? La période de recherche d’emploi peut être le moment idéal pour vous lancer. »

Comment résister à une telle promesse lorsqu’on ne croit plus au modèle proposé par l’emploi salarié ?

« Dans un monde qui avance vite, les indépendants ou les freelances se démarquent et séduisent par leur mode de vie et de travail. Ils sont flexibles, mobiles et surtout libres »

Des parcours à tâtons

Nous avons essayé de confronter ces discours à la réalité des parcours d’accès à l’indépendance. Nous avons tout d’abord vérifié que la majorité des personnes interrogées s’engageaient dans ce parcours non pas par « volonté d’entreprendre » (moins de 5 % des réponses), mais bien en opposition au monde salarié : (re) trouver du sens ou de l’autonomie, s’accomplir, équilibrer son temps professionnel… Rappelons néanmoins que la majorité de ces parcours seront brefs et peu concluants.

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Un des principaux enseignements a été le « tâtonnement » important des personnes, notamment au niveau statutaire. Loin d’être un schéma linéaire de transition rapide, nous avons montré que de très nombreuses configurations différentes d’étapes menant à l’indépendance sont possibles : avec ou sans passage par le chômage, avec ou sans formation complémentaire, souvent avec le test successif de plusieurs statuts juridiques différents (autoentreprise, entreprise, portage salarial)… Nous avons aussi identifié que les parcours qui « passent » par le statut d’autoentreprise tendent à s’y arrêter. C’est-à-dire que ce statut n’est pas un « tremplin » vers l’entrepreneuriat mais plutôt une voie sans issue – contrairement à l’entreprise classique et au portage salarial.

Nos travaux montrent ainsi qu’il est normal que des personnes soient attirées par les discours qui vantent des transitions vers l’indépendance présentées comme faciles et désirables : dès lors que leurs conditions de travail sont problématiques, elles peuvent expérimenter une brèche dans leur contrat psychologique avec le salariat. Toutefois, il est alors important pour elles de garder à l’esprit que non seulement, ce ne sont que des discours, mais qu’ils ne sont pas neutres : ils supportent une idéologie. La réalité d’une transition professionnelle pour quitter le salariat sera plus difficile, moins linéaire, et confrontera ces personnes à d’autres difficultés…

Si vous n’avez pas à accepter de subir des conditions de travail insatisfaisantes, dans ce cas, simplement changer d’employeur reste une possibilité pertinente et légitime. Même si vous ne gagnerez peut-être pas 10 000 € par mois.

Jean-Yves Ottmann, Chercheur en sciences du travail, Université Paris Dauphine – PSL; Cindy Felio, Psychologue, Chercheuse en Sciences de l’Information et de la Communication, Laboratoire MICA (EA 4426), Université Bordeaux Montaigne; Emmanuel Abord de Chatillon, Professeur, Chaire Management et Santé au Travail, CERAG, INP Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management et Fabienne Bornard, Enseignant-chercheur en entrepreneuriat, INSEEC Grande École

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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